La mort et le deuil chez l’enfant et l’adolescent

Bibliographie : Christophe Fauré, Michel Hanus, Cécile Séjourné, Gilles Deslauriers

Les enfants ne conçoivent pas tous la mort de la même manière ; la conception de la mort dépend de l’âge, de la culture familiale et sociale, des capacités intellectuelles et du développement. Les enfants acquièrent ce concept de la mort graduellement.

Présentation des concepts de la mort chez l’enfant en fonction de son âge et en parallèle chez un enfant du même âge, mais endeuillé :

Notion de mort avant l’âge de 3 ans :

L’enfant ne comprend pas la mort car il n’a pas accès sur le plan cognitif à des représentations de la mort. Pour se la représenter, l’enfant doit avoir acquis la permanence de l’objet et atteint le stade de la représentation de la réalité. La mort est l’équivalent de la séparation, de l’absence.

L’enfant endeuillé jusqu’à 3 ans

Le bébé n’a pas de compréhension intellectuelle de la mort, ce qui ne veut pas dire qu’il ne ressent rien. Il est touché sur le plan émotionnel et sensoriel :

  • directement, parce qu’il ressent l’absence prolongée puis il la vit comme un abandon ;
  • indirectement, parce qu’il ressent les bouleversements de ses proches parce que ceux-ci ne s’occupent plus de lui étant trop affectés.

Possibilité d’une phase dépressive ensuite.

Notion de mort chez l’enfant de 3 à 6 ans

Le concept de la mort est en cours de maturation. Vers 3-4 ans, il commence à jouer à la mort : « Pan! Je te tue !, et l’instant d’après : « tu es vivant et tu dois jouer ». La mort (par exemple celle de l’animal) éveille sa curiosité et peut le fasciner. Leur représentation de la mort n’est pas terrifiante. La mort est provisoire, un peu comme le sommeil. La mort s’exprime par l’immobilité : si deux enfants se battent, celui qui est mort ne doit plus bouger. La mort est temporaire, réversible.

L’enfant endeuillé de 3 à 6 ans

L’enfant perçoit le bouleversement quotidien de la famille lors du décès d’un proche (père, mère ou fratrie) : le climat d’anxiété et d’étrangeté lui occasionne un stress. L’enfant perd ses repères s’il est exclu des rituels de décès

S’il s’agit du décès d’un de ses parents, le parent « restant » est dévasté, peu disponible et l’enfant peut être envoyé « au loin » ou écarté de la cellule familiale sans explication sur l’événement qui vient de se passer.

La mort n’est pas naturelle : l’enfant ne pense pas qu’il va mourir un jour ; au contraire, il se sent tout puissant et invincible. Il n’est ni universel, ni « normal » de mourir.

La mort est contagieuse : puisque la mort n’est ni normale et ni naturelle et qu’elle survient, alors elle peut aussi se propager telle une maladie. L’enfant craint la mort d’autres membres de sa famille ; il se demande qui va être le prochain.

L’enfant est très égocentrique et interprète tout ce qu’il se passe comme venant de lui : c’est la pensée magique dont la toute-puissance peut être source de culpabilité. Il peut prendre au pied de la lettre tout ce que l’adulte va lui dire et il a une imagination galopante en particulier pour les non-dits. Quand rien n’est expliqué, ou que l’explication est remise à plus tard, l’enfant va essayer d’imaginer ce qu’il s’est passé; il imagine des scénarios plus terribles et angoissants que le simple récit de la réalité. Quand des explications sont données, elles peuvent être inappropriées et totalement incompréhensibles pour l’enfant. (Papa est parti.)

Les réactions de l’enfant peuvent être très variées : il peut continuer à jouer comme si de rien n’était (déni protecteur pour lui) ou montrer sa tristesse. Il peut aussi adopter des comportements régressifs avec demandes de soin et d’attention.

L’absence de réactions émotives fortes peut s’expliquer par le fait que l’enfant s’attend à revoir un jour celui qui est mort. Mort et sommeil sont alors étroitement associés dans l’esprit de l’enfant et certaines angoisses peuvent survenir au moment de l’endormissement ; elles peuvent être atténuées par les rituels du coucher (histoires, câlins, bisous, veilleuse…).

Parfois également l’enfant, devant l’absence qui se prolonge, peut manifester son désarroi par une agressivité envers les adultes qui l’entourent.

L’enfant a peur d’être séparé de son parent restant, peur d’être abandonné.

Notion de mort chez l’enfant de 6 à 8 ans

La notion de mort se consolide. L’enfant prend progressivement conscience que la mort est une séparation définitive ; sa perception oscille entre réversible et irréversible.

L’enfant prend conscience que la vie a un début avec la naissance et une fin avec la mort. Il commence à appréhender la mort comme un processus naturel et universel. Dans l’esprit de l’enfant, la mort est reliée à la vieillesse ou à la maladie grave, mais cela ne lui arrivera jamais ni à ceux qu’il connait. Elle n’arrive qu’aux autres.

Il s’intéresse beaucoup au devenir du corps, à sa décomposition, au squelette.

L’enfant endeuillé de 6 à 8 ans

A cet âge, son sens aigu de la normalité accroit le sentiment de différence lors d’un décès : il le vit comme une exclusion sociale très déstabilisante. Il peut se sentir honteux, voire coupable d’être différent et a peur d’être marginalisé, entre autre à l’école car un de ses proches est mort. L’adulte s’en rend compte rarement.

L’enfant peut cacher ses émotions : il est plus réservé et silencieux que jusqu’à 6 ans. Il pose moins de questions et commence à cacher ses larmes et ses émotions (pour garder le  contrôle de soi et faire comme les adultes). Début d’un réflexe de s’enfermer en silence comme l’adulte. Son mal-être s’exprime davantage par des troubles du comportement que par une plainte verbale ou des larmes.

Il peut aussi prendre le rôle et les devoirs du proche décédé; il est fort probable qu’il réponde inconsciemment à la pression familiale en se substituant au proche décédé. D’autre part, il peut aussi répondre en partie à un besoin d’identification au proche décédé.

A cause de ces comportements, l’enfant met à distance, ignore ou réprime ses propres besoins d’être lui-même pris en charge; on retrouve des manifestations du déni : insouciance, jeu, rire, intensité exagérée due au trouble intérieur.

La manière dont se déroule son deuil est très dépendante de la façon dont le vit son entourage direct.

Notion de mort chez l’enfant de 8 à 12 ans (pré-ado)

L’enfant de cet âge accède progressivement à la pensée abstraite. Il commence à réfléchir sur le sens de la vie, se pose des questions sur la vie après la mort, sur l’existence d’un dieu. Il  reste à l’enfant un dernier stade à franchir : le caractère inexorable et universel de la mort, c’est-à-dire le fait que la mort n’épargne personne, pas même un enfant, pas même lui et qu’elle peut survenir à tout moment; elle fait partie de la vie. S’y associent alors la peur de mourir, celle d’être enterré vivant et la peur de la décomposition de son corps (thanatomorphose).

L’enfant endeuillé de 8 à 12 ans (pré-ado)

Comme l’adulte, l’enfant hésite à s’ouvrir : il a des attitudes de déni dans la phase initiale qui suit l’annonce du décès ; mais lorsque la détresse devient manifeste, il peut ne pas montrer son émotion pour tenter de paraître « grand » ou pour choisir inconsciemment de remettre à plus tard ce deuil qu’il perçoit comme trop menaçant (mécanisme protecteur pour lui et pour l’adulte restant) ; il remet à plus tard l’expression de sa peine. Ce peu de réaction de l’enfant est souvent accepté avec soulagement par l’adulte ; de plus, comme aux autres âges, il est animé par le désir de protéger ses proches; ne pas perdre de vue que l’enfant reste avant tout un enfant et veiller à ne pas intervertir les rôles.

L’enfant n’est plus aussi dépendant de l’adulte mais son autonomie par rapport à ses parents reste très fragile. Il redoute à basculer dans des comportements infantiles qu’il commence à peine à dépasser. Il est conscient de ses peurs. Il peut développer une phobie scolaire.

Dans ce contexte, lors d’un accompagnement du deuil, ce n’est pas nécessairement au sein du cercle familial que l’enfant trouvera les meilleurs « alliés » dont il a besoin pour confier sa peine. Un adulte de référence (professeur, un ami proche, les parents d’un camarade…) peut lui fournir un cadre rassurant pour qu’il ose parler à cœur ouvert, d’autant que sa famille trop choquée ne peut l’entendre. De plus, au-delà du besoin d’échange, c’est bien un modèle que l’enfant recherche ; mouvement qui sera présent dans le deuil de l’adolescent.

Notion de mort chez l’enfant de 13 à 18 ans (l’adolescent)

L’adolescent est pleinement conscient du sens de la mort ; il sait que la mort est définitive, irréversible, inexorable, universelle

Dans sa quête de sens à sa vie, il recherche les limites, et pour les trouver, il prend des risques : il y a de plus,  un retour de la mégalomanie infantile. La mort est « la limite des limites » et peut, pour certains, représenter un défi (jeux excitants avec la mort, addictions…).

L’adolescent endeuillé

L’adolescence est marquée par une succession de pertes. Si la mort du proche survient à cette période, elle est vécue comme une perte de trop. Si elle a eu lieu plus tôt dans l’enfance, l’adolescence en tant que processus de deuil va venir réactiver les deuils du passé.

C’est donc une période tout à fait cruciale qui nécessite de rester très vigilant.

L’adolescent, avant même de connaître la douleur de la mort d’un proche, est presque par définition en deuil (il vit le deuil de rêves d’enfant, d’idéaux ; il remet en question sa famille, le monde, ses valeurs).

Il apprend à renoncer à l’univers de l’enfance, aux formes de son corps d’enfant, et aux relations de proximité avec ses parents pour construire l’adulte qu’il va devenir (besoin d’identification au parent du même sexe et redéfinir sa relation avec le parent du sexe opposé). Cette entreprise occupe tout le champ de sa conscience et mobilise toute son énergie et sa force de vie (il est autocentré). Quand un décès survient, le travail de deuil trouvera difficilement sa place. Comment se comporter en adulte et devenir indépendant alors qu’on se sent encore si enfant (besoin de consolation) et qu’on sait en plus que les adultes n’ont pas toutes les réponses ?

Un deuil à cet âge peut, soit renforcer la régression vers l’enfance, soit accélérer le passage vers un comportement adulte (tendance à se responsabiliser pour aider et protéger l’entourage).

De plus, il a le souci très aigu d’être comme tout le monde or le deuil le rend différent. Il est soucieux de s’identifier à ses pairs et ne veut pas être stigmatisé « endeuillé ».

 Ses réactions sont avec de multiples contradictions : La douleur est plus consciente donc plus sentie : on retrouve, de manière exacerbée, les émotions et sentiments : tristesse, colère, ressentiment, sentiments d’injustice, d’abandon, voire de trahison. L’adolescent peut, soit ressentir fortement ces émotions, soit s’en défendre car il les vit comme dangereuses. Il s’empêche d’exprimer sa souffrance : les mots ne viennent pas, ou il se les interdit ; il cherche la manière la plus immédiate pour évacuer une douleur qui lui fait trop mal et il met en acte sa souffrance : il ne dit plus son malaise, il le montre (explosion de colère, refus d’aller au lycée, conflits familiaux). Agir peut être moins dangereux que de paraître vulnérable en ouvrant son cœur. Il manifeste ainsi son besoin de communication alors qu’il ne donne que peu de moyens de l’établir.

Le sentiment de culpabilité est souvent présent à l’adolescence, en raison d’une part, des conflits – fréquents à cet âge – qui ont pu exister avec la personne décédée et d’autre part de l’ambivalence – sentiments mêlés d’amour et de haine souvent intensifiés à cette période de la vie.

Il a un attrait paradoxal pour la souffrance et la mort : la douleur du deuil fait écho à son attirance ambiguë pour la mort et la souffrance, et à ses interrogations existentielles (quêtes d’authenticité, d’absolu et besoin de donner du sens à son existence) : il se révolte contre cette douleur mais peut aussi s’y abandonner avec un plaisir étrange (pensées suicidaires). Il est difficile pour lui de parler de cet attrait paradoxal. Tout ceci peut contribuer  à augmenter le risque de « passage à l’acte » chez l’adolescent en deuil.

En résumé : Lors du comportement physiologique de l’adolescent = attitude de prise de risque

                   Lors du comportement « compliqué » de l’adolescent en deuil = passage à l’acte possible

Il importe d’être attentif aux idées noires, aux conduites à risques et à la contagion suicidaire.

Cas particulier de la mort d’un parent : à l’adolescence, la mort réelle d’un parent rentre en collision avec le meurtre symbolique de ce parent. Comment concilier l’idéalisation et le renforcement du lien intériorisé au défunt (processus de deuil) avec le détachement, voire le rejet du parent (processus de l’adolescence) ? L’adolescent est renvoyé à un paradoxe, une impasse qui rend la traversée de ce deuil particulièrement difficile. Très schématiquement, on voit deux types de stratégie se déployer aux extrêmes :

  • soit l’adolescent privilégie le processus adolescent et « zappe » ce deuil en trop qui « le saoule ». Il fuit les autres endeuillés, refuse les rituels, fait comme s’il ne ressentait rien (anesthésie affective doublée d’indifférence affichée).
  • soit il privilégie le processus de deuil, développe une attitude protectrice vis-à-vis des survivants, se « parentifie » aussi parfois au risque de se muer en un adolescent trop sage, angoissé qui ne s’éloigne pas de ses proches de peur de les perdre.

Dans sa quête d’absolu, la tolérance et la capacité à accepter les compromis n’ont pas toujours leur place. L’authenticité, la transparence et la loyauté sont des valeurs maîtresses ; d’où l’indignation que l’adolescent peut manifester à l’égard du parent veuf s’il s’engage dans une nouvelle relation amoureuse.