Les spécificités du TRAVAIL DE DEUIL chez l’enfant et l’adolescent

(bibliographie : Michel Hanus et Cécile Séjourné)

Définition travail de deuil : prendre soin de sa blessure et favoriser le processus naturel de cicatrisation

Le travail de deuil nécessite d’accomplir les quatre actions suivantes :

  • Se confronter à la réalité de la mort : une réelle difficulté pour l’enfant !

Il s’agit de dépasser le déni initial qui accompagne souvent le moment de l’annonce et du décès, et de commencer à accepter la réalité de l’absence.

L’enfant n’a pas les mêmes capacités que l’adulte pour appréhender la réalité. Vivant dans un monde de toute puissance de ses désirs, imprégné de pensée magique, il a souvent de la difficulté à différencier si ce qui lui arrive vient de sa réalité intérieure ou d’une réalité extérieure.

Beaucoup d’enfants vont s’installer dans une position d’attente : ils attendent le retour de celui qui a disparu; ils continuent très souvent à lui parler, de façon naturelle et spontanée, comme s’il était toujours vivant, ce qui inquiète parfois l’entourage.

Même quand il a acquis la notion d’irréversibilité de la mort, une partie de lui-même continue d’espérer le retour de celui qui est mort :

« J’espère très fort qu’il revienne, dit Sophie parlant de son père, pour que ce soit comme avant… »

« Je lui parle tous les jours, je lui dis: reviens, papa mais je sais qu’il ne pourra pas revenir car il est dans sa tombe… « 

On comprend mieux alors qu’il est nécessaire de renforcer le sens objectif de la réalité en proposant à l’enfant de participer aux rituels du deuil au lieu de l’en écarter.

  • Se laisser traverser par les émotions liées à la perte et accueillir la culpabilité : messages brouillés chez l’enfant

Les expressions du chagrin : pour l’enfant, les émotions liées au deuil sont de même nature que chez  l’adulte. Il va lui aussi ressentir de la tristesse, de la colère, un sentiment d’abandon… mais il va « agir » cette souffrance plus qu’il ne va la verbaliser. Ainsi, au lieu de faire face à un enfant en larmes, l’adulte va se retrouver face à un enfant avec des troubles du comportement qu’il aura parfois du mal à relier avec son deuil ; par exemple :

  • une absence apparente de chagrin ;
  • des troubles du sommeil liés à la peur de l’immobilité ;
  • des troubles somatiques en tout genre (eczéma, migraines, maux de ventre, etc.) ;
  • des troubles de concentration, de mémorisation ;
  • une dépendance anxieuse sous forme d’agrippements, de collage familial. (Cette dépendance ne doit pas être confondue avec une phobie scolaire lorsque le refus de quitter ses proches engendre un refus d’aller à l’école);
  • une mise en échec scolaire, une recherche de punitions par la provocation, des accidents à répétition en lien avec sa culpabilité et le désir d’expier ses fautes en se punissant;
  • une hyper-vigilance, une hyperactivité réactionnelle, une agressivité nouvelle qui peuvent témoigner d’un état de stress post-traumatique, d’une dépression réactionnelle et non de l’envie d’empoisonner la vie de son entourage;
  • des conduites régressives telles que la peur du noir, l’énurésie, le retour au biberon qui sont des appels à l’aide et une façon de détourner les adultes de leur deuil.

La culpabilité : comme chez l’adulte, l’enfant se sent profondément coupable de la mort de son proche. Cette culpabilité inconsciente resurgit toujours à un moment ou à un autre, au travers d’attitudes d’autopunition qui s’installent parfois pour longtemps. Plusieurs raisons à cette culpabilité inconsciente. Elles sont toutes liées à l’évolution psychique de l’enfant :

  • Son sentiment de toute puissance mégalomaniaque : tout ce qui arrive autour de lui est de son fait, vient de lui.
  • L’ambivalence de son monde intérieur/ à ses parents et la rivalité œdipienne : c’est parce qu’il l’a souhaité que c’est arrivé.
  • Les rivalités fraternelles inévitables (« J’étais très en colère contre mon frère parce qu’à cause de lui, maman ne s’occupait plus de moi… Je suis content qu’il soit mort. »)

Attention à la tentation d’utiliser des médications au moindre signe de souffrance psychique ou physique sans recherche de liens éventuels avec un décès.

  • Apprivoiser l’absence : la remémoration chez l’enfant !

La remémoration est le moment qui nous pousse, pendant tout un temps, à évoquer le disparu au travers de souvenirs, d’anecdotes, de photos, à l’idéaliser en soulignant ses qualités. Cela correspond au besoin de prolonger en nous la présence de celui qui est mort, pour moins ressentir la perte.

Chez l’enfant, il semble que l’évocation des souvenirs soit trop douloureuse et qu’il cherche spontanément à s’en protéger.

Peut-être craint-il aussi les réactions de son entourage. Un enfant évoque rarement spontanément des souvenirs. Il ne le fera que s’il est encouragé par son entourage. Mais pour peu que celui-ci s’interdise toute évocation de la personne disparue, l’enfant comprend très vite que c’est un sujet à éviter, un sujet interdit. Et l’on verra alors certains enfants qui grandiront en n’ayant gardé aucun souvenir du défunt ou même parfois aucun souvenir de toute la période qui a suivi le décès. Loin d’oublier ou encore d’accepter ce qui, pour certains, restera à jamais inacceptable, il convient plutôt d’inviter l’endeuillé à apprivoiser le manque, à apprendre à vivre sans l’autre. Qui était la personne décédée pour nous ? Que perdons-nous avec elle ?

Pour chacun des membres d’une famille ou d’une communauté comme la communauté scolaire, le deuil va engendrer des pertes, des manques différents. Revisiter le lien à l’autre, sa place dans notre vie, se pencher sur ses souvenirs, intégrer son héritage dans notre mémoire, notre cœur et notre vie, voilà en quoi va consister ce troisième type de travail.

  • Intérioriser le lien à l’autre et reprendre le chemin de la vie 

La quatrième étape de ce travail de deuil consiste à remplacer peu à peu l’absence effective, physique, par une présence intérieure. Désormais, le défunt « va vivre dans nos cœurs », comme on peut simplement l’expliquer aux enfants. Le lien à l’autre est intériorisé.

La façon dont l’enfant va chercher à prolonger en lui la présence de celui qui est mort passe très souvent par l’instauration d’un dialogue naturel, presque spontané avec celui qui a disparu. La plupart du temps, c’est à l’abri des regards, quand il se retrouve dans sa chambre qu’il engage ce dialogue ou qu’il écrit un petit mot, une lettre : « Tous les soirs, dans ma chambre, je lui parle. Je lui raconte ma journée et puis je lui fais un baiser » (Antoine 11 ans) « le soir, dans mon lit je fais une partie de cartes avec elle » (Sylvain, 8 ans)

Cette façon d’être, chez l’enfant, n’a rien de pathologique et peut se poursuivre parfois longtemps après le décès, à l’insu de l’entourage le plus souvent.


Le travail de deuil chez l’adolescent endeuillé se rapproche de celui de l’adulte avec un risque majoré de passage à l’acte, un risque de contagion avec le groupe des pairs et une perte importante de l’estime de soi qui peut expliquer l’aspect dépressif et les attitudes d’autopunition inconscientes.

On s’accorde à penser que tout enfant ou adolescent endeuillé laisse en suspens, pour plus tard, une partie de son travail de deuil, tant il est par ailleurs mobilisé par la nécessité de poursuivre sa croissance physique et psychique. Ce sera le plus souvent à l’occasion d’un deuil à l’âge adulte ou d’événements particuliers – mariage, séparations, naissance d’un enfant que les émotions enkystées dans l’enfance referont surface.

Mieux il aura été accompagné, mieux il pourra faire face à d’autres deuils.

Enfin, donner des repères sur le deuil des enfants et des adolescents ne doit pas faire oublier que ce cheminement est propre à chacun et que chaque situation est singulière.